L’invité de l'Agefi, jeudi 20 novembre 2003
La plus grande révolution que le système universitaire européen ait jamais connue! C’est en ces termes que les experts suisses et étrangers font référence à la Déclaration de Bologne.
Pour mieux comprendre les enjeux liés à cette déclaration, un bref rappel historique s’impose. Signée le 19 juin 1999 par 29 ministres européens de l’Education (pour la Suisse par le Secrétaire d’Etat Charles Kleiber), la Déclaration de Bologne a été voulue comme l’acte fondateur d’une politique européenne en matière d’éducation supérieure. Elle vise à créer, d’ici 2010, un espace européen de l’enseignement supérieur en favorisant les échanges scientifiques ainsi que la mobilité des étudiants et des enseignants, notamment par l’harmonisation des diplômes et des cycles de formation.
Concrètement, elle prévoit un premier cycle d’études universitaires d’une durée de trois ans conduisant au bachelor et un deuxième cycle de deux ans conduisant au master. Cette articulation en deux niveaux est accompagnée de l’introduction d’un système de crédits capitalisables certifiant à chaque étape la validité du cursus parcouru.
En plus de favoriser la mobilité en augmentant la compatibilité et la comparabilité des systèmes d’enseignement supérieur européens, la réforme proposée devrait également permettre de régler un des grands problèmes de notre système universitaire que constituent les quelque 45% d’étudiants qui commencent des études universitaires et les arrêtent au bout de deux ou trois ans, sans aucun titre.
Hélas, la Suisse s’apprête à appliquer cette réforme différemment que ses principaux voisins européens. En effet, les recteurs et les chefs de l’Instruction publique des cantons universitaires considèrent que le master doit être le diplôme «naturel» à la fin des études universitaires (comme l’est la licence aujourd’hui). Selon cette conception, le bachelor n’est qu’une demi-licence (par conséquent non négociable sur le marché du travail) et non un titre à part entière.
Cette interprétation se base sur le postulat, fondé sur aucune étude sérieuse, que l’immense majorité des étudiants souhaiteraient obtenir un master. L’expérience anglo-saxonne montre clairement le contraire. La conséquence de cette vision serait un bachelor avec quasiment aucune valeur et un master absolument pas attractif pour des étudiants étrangers, puisque équivalent à une licence et non à un diplôme postgrade. Ce sont donc les deux diplômes qui sont revus à la baisse.
En plus d’être contraire à l’esprit et aux objectifs de la Déclaration de Bologne, l’interprétation suisse actuelle aboutit à une augmentation de la durée des études qui est à la fois improductive et très onéreuse. Passer à cinq ans d’études pour tous impliquerait, en effet, des moyens financiers supplémentaires importants dont la Confédération et les cantons ne disposent pas. Dans le contexte actuel, le financement de cet allongement des études devrait vraisemblablement se faire au détriment de la recherche, ce qui serait très dommageable pour la qualité et l’attractivité des Hautes Ecoles suisses. Une autre conséquence perverse de cette l’interprétation est l’isolement de notre milieu universitaire, puisque le système ainsi mis en place ne serait pas eurocompatible (alors que c’est le but même de l’opération).
Si l’on corrige le tir, la Déclaration de Bologne représente malgré tout une chance pour l’enseignement supérieur de notre pays. Il est nécessaire pour cela de mener des réformes structurelles et matérielles profondes et non de procéder à des modifications purement cosmétiques des filières d’études existantes.
Un véritable débat sur les objectifs des différents cycles d’études est donc indispensable, débat auquel les milieux économiques doivent être étroitement associés, notamment en ce qui concerne la définition du niveau requis pour le bachelor.
Régis Joly, Sous-directeur CVCI